Chronique #1 : La Guerre des Poubelles

ou : comment je suis devenue archéologue des déchets

2/4/20263 min temps de lecture


Il y a des vérités qu’on découvre trop tard en ouvrant une maison d’hôtes.
Pas celles avec pain maison qui sort du four à 7h du matin et filtres sépia sur Instagram.
Non. Les vraies vérités. Celles qui sentent le carton mouillé et la désillusion.
Les poubelles des clients, par exemple.


Au Hygge Lodge, j’ai cru que j’accueillerais des gens. Que je créerais du lien, de la convivialité, des souvenirs chaleureux. Je suis devenue archéologue des déchets et psychologue du tri sélectif.


Acte I : Octave. Ou Auguste.
Il traverse la pelouse en tongs éthiques, tupperware à la main, sourire bienveillant aux lèvres. Direction : mon compost.
Il a des choses à me dire. Des choses importantes sur le ratio carbone/azote. Sur la température idéale de décomposition. Sur mes épluchures qui, visiblement, méritent mieux que mon approche amateur.
Il parle de mon compost comme si c’était un mémoire de fin d’études en permaculture.
Je souris poliment. J’acquiesce. Je ne bronche pas.
Chacha, allongée à l’ombre, lève les yeux au ciel. Elle a vu passer tellement d’Octaves. Tellement d’Augustes. Elle sait que ça passera.
Poupoune, elle, a développé sa propre vision du tri sélectif : elle enterre ce qui la dérange dans le jardin. Pragmatique. Efficace. Aucune leçon de morale.
J’envie parfois sa simplicité.


Acte II : Le grand chaos coloré
J’ai mis des affiches. Des couleurs vives. Des pictogrammes explicites. J’ai même fait des petits dessins.
Bac jaune : emballages recyclables.Bac vert : compost.Bac noir : ordures ménagères.
Simple, non ?
Résultat des courses :
Chaussette orpheline dans le bac jaune. Carton de pizza (avec restes) dans le compost. Bouteille en verre dans la poubelle noire. Épluchures de légumes… nulle part. Mystère.
Alors je re-trie. Sous la pluie, généralement. Mon mug de café perdu quelque part entre deux sacs-poubelle. Ambiance BBC Sunday drama, version gants en latex.
Parce que c’est ça aussi, tenir une maison d’hôtes : mettre les mains dans les déchets des autres.
Et c’est trop intime, vraiment. Trier les déchets d’un autre, c’est comme lire son journal intime sans son consentement. On en apprend trop. On ne voulait pas savoir.


Acte III : Le mystère des volumes
Un couple parfait. Charmants. Discrets. Trois nuits chez nous.
Check-out tout sourire. “Merci pour tout, c’était magnifique.”
Je monte dans la chambre pour préparer le ménage.
Quinze bouteilles vides. QUINZE. Restes de nourriture suspects. Bougie IKEA à moitié fondue sur le rebord de la fenêtre (pourquoi ? comment ?). Serviettes transformées en chiffons de garage.
“Ils ont vécu trois vies en trois jours”, dis-je à Mike, médusée.
Il hoche la tête. Solidaire. Mais il ne tient pas le sac-poubelle.
C’est toujours moi qui tiens le sac.


Acte IV : La vérité crue
Je rêve parfois d’un mot laissé sur la table. Juste un petit mot :
“On a trié, promis.”
Mais non.
Ce qui arrive, c’est moi. Un dimanche soir. À genoux dans le gravier. En train d’extraire un camembert entier (encore dans son emballage carton) du bac à compost.
En me demandant, vraiment, sincèrement, où est passé ce fichu mug que j’avais posé quelque part ce matin.
Et en me disant que le hygge, finalement, c’est aussi ça : accepter que la réalité ne ressemble jamais tout à fait à l’image qu’on s’en fait.
Que derrière chaque séjour parfait, il y a quelqu’un qui trie vos déchets dans le froid.
Et que cette personne, c’est moi.

Bienvenue dans les coulisses du Hygge Lodge.
Où le tri sélectif est un sport de combat.
Pensez à moi la prochaine fois que vous triez en vacances.
Ou pas. Je repasserai derrière.
Comme toujours.
💙
AnneSoChacha, Poupoune & Mike (et moi, derrière, à genoux dans le gravier, en train de chercher le mug)